Personne n'aurait cru jusqu'à ce lundi fatal, que la douleur d'un recalé au bac pouvait avoir des effets aussi ravageurs et conduire le jeune Ben Ali désemparés à accomplir le geste ultime du suicide le soir des résultats.
Nous ne pourrons jamais comprendre de l'extérieur ce qui s'est passé dans la tête de ce malheureux garçon avant et pendant les résultats. Il faut dire que depuis 1998 que les résultats du bac sont donnés à la radio, les examens sont sortis du secret des familles et des chagrins personnels pour devenir un événement social, l'occasion de félicitations, de fêtes, de cadeaux, tout un cérémonial bien rôdé chez le Comorien.
Si personne ne peut contester le devoir d'informer tous les candidats au même moment en temps réel, il reste que cette diffusion massive peut générer des frustrations, de l'humiliation et sûrement devenir insupportable pour beaucoup d'autres qui voient leurs insuffisances mises sur la place publique. Pour un pays où tout le monde connaît tout le monde ce dévoilement brutal de l'échec heurte l'amour propre et peut être ressenti comme une agression. Il est possible que la surmédiatisation et, à la dernière session, le retard pris dans la proclamation des résultats ont mis à rude épreuve les nerfs des parents, des élèves dont certains sont tombés dans l'évanouissement. On n'a rarement vu dans le pays un tel psychodrame collectif, une telle communion dans les joies et les souffrances.
En apprenant cette mort, ma conscience s'est glacée et je l'espère aussi, celle de mes collègues qui croient donner le maximum d'eux mêmes afin de faire réussir les jeunes et pour réduire le taux insupportable d'échec. Je revois encore les jeunes candidats au bac, armés de leur courage mais démunis de tout, se battant seuls pour passer cette fameuse porte du paradis qu'est devenu le bac. Une porte devenue très étroite.
Diplôme classique de prestige international, de référence pour l'administration et de plus en plus de fierté pour les familles alors que le taux de réussite ne fait que diminuer face à une population scolaire qui double tous les dix ans, le bac révèle une contradiction fondamentale au cœur du système que personne ne veut regarder en face. Pire, l'approche cynique et résignée des administrations consiste à croire que moins on réussit plus le système est performant. Ainsi on exalte le modèle unique de l'éducation généraliste pendant que le projet de l'enseignement reste une simple incantation politique, on se refuse à explorer d'autres voies et on enferme inéluctablement les jeunes dans un tunnel sans retour. Nos écoles deviennent peu à peu des usines à fabriquer de l'échec pour l'immense majorité. Ces cas désespérés se reproduiront souvent si à l'échec massif actuel s'ajoute l'ouragan en perspective de plusieurs diplômés au chômage dans une société qui n'offre qu'une seule issue à ses enfants : le bac ou la mort sociale.
Or, on oublie que les jeunes ne veulent pas à tout prix le bac mais assurer un avenir c'est à dire un emploi qui leur donne une vie autonome, qui les sort de la précarité et de la dépendance. Aujourd'hui face à ces jeunes qui tentent 3, 4, 5, 6 fois même d'obtenir leur bac, aucune structure n'est prévue pour parler avec eux afin de prévenir la dépression, freiner la fuite en avant dans le vide, aucune alternative sérieuse et efficace ne leur est proposée. Il faudra tout faire pour que le geste désespéré de Ben Ali ne soit plus jamais un exemple à imiter.
Un système qui condamne
Mais peut on se résigner au fait que depuis au moins trente ans le taux de réussite scolaire soit plombé à 15% et que face à ce malheur de notre société rien ne soit fait vraiment au plus haut niveau pour enrayer le syndrome de l'échec. La rupture avec la fatalité, c'est à dire la volonté d'agir, de secouer le poison du renoncement est devenue une possibilité vérifiable, parce qu'il existe quelques enclaves néguentropiques où la preuve est faite que les jeunes peuvent réussir aux examens et se délivrer du traumatisme de l'échec et de la poussée vers le néant.
Je crois qu'il faut mettre la réussite des jeunes au cœur de tout projet de développement en donnant les moyens, en reformant les structures, diversifiant les filières, en mettant la compétence aux avant postes de l'administration, en valorisant le métier d'enseignant et surtout en proposant une vision stratégique de notre avenir qui met notre pays en perspective. Je propose que dès cette rentrée scolaire les décisions suivantes soient prises :
- mettre en place un conseil national de l'éducation qui aura comme mission d'analyser les politiques de l'éducation, d'évaluer leur mise en œuvre. Il faut mettre les parents au cœur du système éducatif.
- Donner la priorité au collège, devenu le maillon faible et le parent pauvre du système.
- réhabiliter les lycées boudés par les enseignants qui considèrent toute affectation comme une sanction et en faire des zones d'éducation prioritaire.
Il faut convenir qu'il n'est pas acceptable que nos enfants soient admis au concours d'entrée en sixième avec une moyenne de 8 parfois de 6/20 et que les trois quart des candidats au bac n'aient pas le Bepc et que finalement plus de la moitié soit des candidats libres c'est à dire des jeunes désemparés qui sont au moins à leur deuxième tentative.
Ce système a condamné d'avance le jeune Ben Ali. Comme la majorité d'entre nous, il n'a rien reçu au départ de ses parents et attendait donc tout de l'école et des professeurs pour prendre l'ascenseur social et s'élever. Après dix sept ans de scolarité, il s'est aperçu qu'il n'avait dans ses mains que du vent et des cailloux et que malgré sa ténacité il était toujours à la même place. Il a résolu de se jeter dans le vide. C'est pourquoi nous sommes tous coupables et responsables de la mort de Ben Ali.
Si aujourd'hui notre Etat peine à assurer la petite intendance de tous les jours, ce n'est pas lui qui pourra assurer la fonction de l'Etat stratège qui débroussaille les chemins de l'avenir, fixe les perspectives majeures qui permettront aux Ben Ali de notre pays d'échapper à l'exclusion et, finalement, à la désespérance mortelle. J'espère que son cri ne se perde pas dans l'immensité de la nuit mais au contraire réveille la conscience assoupie des responsables pour que l'avenir des jeunes soit à tout moment la seule priorité du pays, la grande insomnie des parents, l'unique préoccupation des décideurs.
Si le message est entendu, alors Ben Ali ne sera plus candidat à la mort mais à la vie. C'est l'unique mission de l'école, faire que l'infatigable rêve des jeunes ne se transforme pas en cauchemar.
Ismaël Ibouroi
Directeur de l'école Muigni Baraka
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